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Ken Bugul ou l’écriture au féminin



20 Juin 2018 - 12:54

Rien que le nom invite à s’engager dans une partie de méditation.

Un nom ou du moins un pseudonyme typiquement sénégalais (Ken bugul : personne n’en veut) et dont fait usage Mariétou Mbaye pour caractériser son enfance et excuser le style désinvolte dirait-on qui pénètre et traverse sa littérature.

Au Sénégal, la polygamie est une réalité, et Ken en est le pur produit.

Une problématique qui introduit parfaitement le thème de l'hybridité motivée notamment par le passé de l’écrivaine.

Un passé tumultueux partagé entre douleurs humiliations et sévices, cocktail venimeux dans lequel Ken trempe sa plume pour dessiner les contours d’une autobiographie au féminin.


Une étrangère au sein de la famille

Fille cadette d’une famille nombreuse, Ken Bugul s’est vu “mise à l’écart” par cette dernière. 

Avec une mère absente à cause des études de ses “fils préférés”, Ken a grandi aux côtés d’un “vieil homme” de 85 ans en qui elle ne voyait pas un père mais plutôt un grand-père.

Piquée par le même virus que ses frères aînés, elle se mettra aux études, une décision polémique car aucune de ses sœurs n’a eu à faire les bancs.

A l’école française, son jugement sera formé par le biais de l’histoire de la métropole, suscitant chez la petite Mariétou une curiosité débordante sur l’Occident.
Cette nouvelle expérience viendra encrer davantage ce fossé qui existe entre Ken et sa famille.
 


“Une autobiographie révèle généralement que tout va bien chez son auteur sauf sa mémoire”, une assertion de Franklin P. Jones que vient renforcer le parcours de Ken.

Une quête identitaire semble d’ores et déjà se déclarer suscitant chez elle un mal-être doublé d’un besoin intense d’affection présent au début et à la fin des chefs d’œuvre de l’écrivaine.

 

L’Europe, une désillusion flagrante pour Ken Bugul

La découverte de l’Europe a été depuis sa plus tendre enfance un mythe pour Ken.

Ce mythe deviendra réalité avec l’obtention d’une bourse d’études suite à son passage au lycée Malick Sy de Thiès pour les besoins de son cycle secondaire et à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar où elle n’a fait qu’une année.

Sa première destination occidentale fut la Belgique. Pour la première fois, l’étrangère était en terre étrangère. Sa connexion avec la haute bourgeoisie belge révèle à Ken Bugul de nouvelles idéologies.

En sus de cela, elle venait de découvrir la société occidentale dans son état le plus sincère et ses mœurs les plus vicieux : sexe, drogue, alcool, racisme, prostitution, exclusion sociale.

Un mélange de tout qui participe minutieusement à la destruction silencieuse de Ken Bugul magnifiquement détaillée dans le Baobab fou.

Une fois l’étape de la Belgique écoulée, elle refait surface au Sénégal mais, cette fois, pas pour une longue durée car elle décroche l’année suivante une bourse d’études de formation à l’Institut National de l’Audiovisuel à Paris.

Le film de son séjour dans la capitale française est marqué sous le sceau de sa condition en tant que femme: Ken Bugul le raconte dans Cendres et Braises.

Au cours de ce voyage, elle pensera trouver son âme sœur, un Français raciste, avec qui elle durera 5 ans. De cette idylle, lui seront imputés ses plus grands sévices et humiliations physiques et psychologiques débouchant sur une tentative de suicide.

Fatiguée, meurtrie, désemparée par les épreuves de l’immigration, elle entame un retour aux sources pour venir panser ses plaies.

 

Où compte t-elle retourner ?
Dans une société où elle ne s’est jamais sentie à l’aise ?

Entre son départ du Sénégal et son retour définitif, de l’eau avait coulé sous les ponts mais pas assez pour laver et rincer les mœurs, us et coutumes d’une société intolérante, égoïste et hypocrite.

Son état lamentable (sans argent, sans mari ni enfant et à moitié folle) importé d’Europe consiste un solide argument pour renforcer la thèse d’un échec théorisé par tout le village.
Une situation qui fait Ken Bugul Mariétou Mbaye.

Ne pouvant pas la chasser, ses proches la récupèrent désespérément avant de l'assigner à résidence.
Désormais plus question de s’aventurer au-dehors au risque de ternir davantage l’image de la famille. Celle qui était allée respirer le parfum des libertés occidentales se retrouve étroitement détenue entre quatre murs chez elle.

Une situation qui lui permet de cogiter sur cette notion banale de la liberté dont elle ne semble toujours pas cerner la quintessence. Dès lors, elle devait entamer une autre phase: celle de la quête de l’individu, c’est-à-dire son identité.

 


Que le “Je” de la quête identitaire commence !

Ken Bugul ou l’écriture au féminin
La convocation de la première personne du singulier est un classique dans l’écriture autobiographique.

Un genre qui obéit à un certains nombre de critères propres aux espaces géographiques ou aux sensibilités littéraires. Si beaucoup élisent Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau comme étant l’hymne de ce genre, son style pourrait être dénigré par la junte négro-africaine.

La cohabitation en groupe est une valeur cardinale au tissu social, garant de la stabilité communautaire. Dès lors, la promotion d’un certain nombre de valeurs est plus que nécessaire dont les plus intéressants semblent être l’humilité et l’esprit de groupe.

Le “moi” de l’écriture autobiographique peut dans bien des cas tympaniser les lecteurs, “le moi (mwa) est le son des oies et l’oie n’a pas de cervelle”.

Mais pour ce cas d’espèce, l’écriture autobiographique de Ken Bugul découle avant tout d’un besoin vital, à la limite même d’une thérapie:
“J’avais échappé à la mort de mon moi, de ce moi qui n’était pas à moi toute seule."
De ce moi qui appartenait aussi aux miens, à ma race, à mon peuple, à mon village et à mon continent. Le moi de mon identité”.

Une logique réconfortée dans Le Baobab fou, où la recrudescence ou encore la surcharge du “je” témoigne naturellement du traumatisme que traverse l’écrivaine :
“je ne me sentais pas libérée et je ne savais quoi.” Je ne m’assumais pas.”
En tout cas, je virevoltais dans le tourbillon chutant. Je n’avais pas trouvé mes ancêtres les Gaulois, et rien à la place…”.

Ce traumatisme, tel qu’il est annoncé dans le texte, témoigne d’une quête inouïe menée par le personnage principal. Une identité qu’elle semble avoir perdue de main “je pouvais m’abandonner à la recherche de mon moi véritable”.

Ce constat n’est que le résultat d’un cocktail de facteurs partagé entre une éducation à l’occidentale, l’absence d’affection maternelle, et l’évolution dans une famille chamboulée.

Cette image féerique qu’elle se faisait de l’Europe n’était en effet que chimérique et pire même elle cachait savamment la facette d’un peuple en perpétuelle remise en question. Un peuple qui n’arrivait plus à trouver sa propre identité.

Ken Bugul ou l’écriture au féminin

Dès lors, un retour aux sources s’imposait. Il fallait effectuer ce retour d’exil au Sénégal.

Une terre où elle ne se retrouvait plus. N’empêche qu’elle y trouvera quand même le salut auprès d’un marabout.

Cette rencontre sera le déclic d’une vie et marquera d’un sceau feutré la frontière entre un passé et un futur reluisant dont l’auteur essaie tant bien que mal de matérialiser dans "Riwan ou le chemin de sable".


Une féministe au premier degré.

Evoquer l’écrivaine dans toute sa splendeur artistique sans mettre en relief son engagement pour la cause féministe pourrait paraître comme une apostasie.
Une gente féminine qu’elle identifie comme étant un bloc avec, comme dénominateur commun, la condition féminine matérialisée par des accessoires naturels.

Cet engagement sonne pour l’écrivaine comme un appel à toutes les femmes, de tous horizons que ce soit à s’unir et à lutter ensemble pour la réhabilitation de ce genre car selon elle :

"les femmes ignorent qu’il n’y a pas des femmes, il n’y a que la femme.
Elles devraient se retrouver, se connaître, s’imprégner. Elles ont des choses à se dire puisqu’elles sont toutes semblables”.




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