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L'affaire Mamadou Dia, une disgrâce au plus haut sommet de l’Etat



4 Avril 2018 - 17:34

Le 18 décembre 1962, alors qu’il était chez lui en compagnie d’une forte délégation composée de fidèles partisans, Mamadou Dia est cueilli avec Alioune Tall, Valdiodio Ndiaye, Joseph Mbaye, Ibrahima Sarr par un détachement du commando parachutiste.

Les faits qui lui sont reprochés se résument en seul mot “Coup d’Etat” et lui vaudront une peine d’emprisonnement à perpétuité à Kédougou, ses quatre co-accusés écopant de 5 à 20 ans de réclusion.
Cet événement inédit de la vie politique sénégalaise vient anéantir par la même occasion tant d’années de sacrifices pour dessiner les contours d’une nation sénégalaise émergente.


Les soubassements d’une liquidation orchestrée

Ceux qui le connaissaient nous parleront d’une personne intègre, d’un nationaliste pétri de valeurs républicaines, d’un fidèle ami et serviteur loyal de Senghor.

Comment un homme avec de telles valeurs a-t-il pu être accusé de tentative de coup d’Etat contre son propre "frère" ?

La morale montre ses limites pour répondre à une telle question mais les intérêts politiques sont bien mieux outillés pour offrir une explication rationnelle.

Plus qu'un compagnonnage remarquable avec Senghor qui a encouragé les premiers pas de Mamadou dans l’arène politique Sénégalaise et avec qui il a été élu à l'Assemblée Nationale française, Maodo, comme l’appelaient affectueusement ses proches, nourrissait une affection démesurée pour le poète Président.

Ils entretenaient des rapports de complémentarités. C'est ce qui a rendu possible le type de gouvernement bicéphale dirigeant le Sénégal d'alors: Mamadou Dia étant Président du Conseil (équivalent de 1er Ministre) et Senghor Président de la République.

Le premier avait en charge la définition de la politique intérieure du pays tandis que le second, plus dévoué à la cause panafricaine, était chargé des relations extérieures.
Une parfaite symbiose intellectuelle, idéale pour supporter l’épanouissement de la Nation une fois l’indépendance acquise.

Mais c’est cette indépendance ou du moins sa conception qui sera à l’origine de tous les discordes à venir entre les deux hommes.

Les bulletins de vote du référendum de 1958
Les bulletins de vote du référendum de 1958

Mamadou Dia était pour une indépendance totale et sincère, une indépendance permettant de couper le cordon ombilical qui reliait le Sénégal à la France.

Dès lors, il fallait procéder à une rupture sinon à un "divorce" avec les politiques colonialistes.

Une position que ne partageait aucunement Senghor.
Il souhaitait quant à lui continuer l’aventure avec la France matérialisée notamment par le "Oui" massif exprimé lors du référendum de 1958 initié par De Gaulle pour maintenir le Sénégal dans la communauté française.
 


L'affaire Mamadou Dia, une disgrâce au plus haut sommet de l’Etat

Mamadou Dia, une force à canaliser

Une fois le décor campé, il est facile d’envisager une certaine méfiance naître entre les deux hommes.

Et la seule erreur commise par Mamadou Dia lors de son compagnonnage avec Senghor aura bien été de ne pas être aussi fin calculateur que son ami, lui qui attendait le bon moment pour lui asséner le coup fatal.

Rompu à la tâche qui lui était confiée, l’homme était déterminé à mettre en œuvre sa vision d’un Sénégal prospère passant nécessairement par une rupture totale d’avec la politique colonialiste.

Dès lors, il fallait repenser tout le système de gouvernance du Sénégal et son économie.
En l'occurrence l’agriculture, un des secteurs clés, profitait grandement à la France mais aussi à un type de population pas du tout ordinaire : la classe maraboutique.

En dehors de ce fait, le Président du Conseil Mamadou Dia procédera à un assainissement total de l’administration sénégalaise parvenant ainsi à faire marcher au pas tous les fonctionnaires.

Souhaitant rendre réelle l’ouverture du Sénégal au monde, il se permettra une alliance avec l’URSS, une offensive de trop pour l'administration coloniale qui percevait, à travers cet acte, une menace sérieuse à ses intérêts !

D’emblée, il fallait canaliser cette force “innocente”, cette énergie débordante apte à consumer les intérêts de la métropole.
Qui de mieux que Senghor pour remplir mission ?

 


Poignée de main entre Mamadou Dia et Cheikh Ibrahima Niass (Baye Nias), Abdou Diouf (gouverneur Sine Saloum) derrière Mamadou Dia
Poignée de main entre Mamadou Dia et Cheikh Ibrahima Niass (Baye Nias), Abdou Diouf (gouverneur Sine Saloum) derrière Mamadou Dia

Caïn “arrêta” Abel

“J’ai partagé la cola avec Sédar, il est sérère, je suis toucouleur et la trahison ne viendra jamais de mon côté” dira Mamadou Dia pour attester du degré de sincérité dont bénéficiait leur amitié.

Lors d’une tournée nationale de Mamadou Dia, l’ancien Président Abdou Diouf affirma pourtant que ses discours devenaient de plus en plus singuliers en ne faisant aucunement référence à Senghor.
En vérité, Mamadou Dia invitait d'abord le peuple à être davantage impliqué et intéressé par la gestion de la chose publique.

Un tel discours aux allures révolutionnaires pouvait porter atteinte aux intérêts français.

Cheikh Hamidou Kane
Cheikh Hamidou Kane

Sentant que ce dernier n’était pas en odeur de sainteté avec le Parlement sénégalais, notamment ces députés à qui Mamadou Dia avait enjoint de rendre l’argent qu’ils devaient aux institutions financières, Senghor, en collaboration avec la France, motiva ces derniers à proposer une motion de censure pour destituer le gouvernement Dia.

Ses instructions furent suivies au doigt et à l’œil car faisant l’affaire de tous.
Mais c’était sans compter sur la détermination de Mamadou Dia. Malgré l’intervention de certains proches dont Cheikh Hamidou Kane, il s’est opposé à ce qu’il considèra comme une forfaiture en lui disant :

« Les pêcheurs en eaux troubles, qu'ils soient tapis à l'ombre des cabinets ministériels, qu'ils soient tapis à l'ombre des personnes respectées et respectueuses, nous les dénicherons ».


Les députés furent déguerpis de l’Assemblée et quatre d'entre eux seront mis aux arrêts par la gendarmerie dépêchée par Mamadou Dia.

Finalement, le domicile du Président de l'Assemblée nationale Lamine Guèye servira de cadre pour la promulgation de la motion de censure contre lui.

Désormais, il était dos au mur, seul contre tous, et à la merci de Senghor !

 


Mamadou Dia à son procès.
Mamadou Dia à son procès.

Gracié par Senghor, amnistié par l’Histoire !

Mamadou Dia sera condamné à perpétuité à l'issue d’une parodie de procès dont le résultat était connu d'avance, digne des purges staliniennes.
Il sera gracié par Senghor mais après 12 ans de réclusion... grâce aux nombreuses demandes et supplications d’autorités.

L'ironie populaire s'est longtemps moquée de son lieu d'emprisonnement: la terrible prison de Kédougou qu'il avait lui-même achevé de faire construire et qu'il allait inaugurer... d'une drôle de façon !


Malgré la gravité des chefs d’accusation qui ont été retenus contre lui et ses coaccusés : “atteinte à la sûreté de l'Etat, arrestations arbitraires, réquisition de la force publique pour s'opposer à l'exécution des lois et des dispositions légales”, le temps et l’Histoire ont permis la réhabilitation de la figure de Mamadou Dia.

Est-ce suffisant ?

Cet épisode de la vie politique sénégalaise continue toujours de peser dans l'arène politique actuelle. Car la convocation de la fatalité ne saurait expliquer l’état actuel de notre Nation faisant partie de la “prestigieuse” liste des 25 pays les plus pauvres au monde.

Pourtant, tout était réuni pour encourager l’émergence du Sénégal: “un exemple qui aurait pu faire tâche d’huile à travers l’Afrique” disait Mamadou Dia au lendemain des indépendances, lui, le signataire de la déclaration d'Indépendance du 4 avril 1960.
 




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