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Léopold Sédar Senghor le poète, le panafricaniste ou le Président



13 Juin 2018 - 11:29

Joal aussi se rappelle encore de ce fils unique qui a tant chanté sa beauté.

Pas de koras à pincer au royaume sérère ni de balafons à frapper, mais plutôt un dioundioung (tam tam) pour alerter et retenir l’attention de tout un chacun, évoquer voire célébrer,

non pas le lion rouge qui rugit dans la brousse du Sine,

mais le dompteur de la grammaire française,

ce digne fils du terroir,

l’enfant prodige,

le premier Président du Sénégal,

l’un des plus grands poètes que n’ait jamais enfanté l’Afrique,

l’un des plus habiles gymnastes lingual:

Léopold Sédar Senghor.



Un prince est né au “royaume d’enfance”

Le thème relatif au royaume d’enfance est sans doute l’un des plus cardinaux de sa carrière de littéraire.
C’est un jour de 9 octobre 1906 que vit le jour Léopold Sédar Senghor à Joal, une localité située sur la petite côte dans le département de Mbour.

Ce coin du Sénégal était spécifiquement peuplé par une communauté sérère, l'une des ethnies au Sénégal. 
La spécificité majeure qui définit et détermine cette communauté est sa laïcité d’un autre genre abolissant toutes discriminations entre religion, annihilant le fossé entre les morts et les vivants, le tout régi par des codes communautaires solides garant d’un épanouissement total pour tout un chacun. 

Fils d’un commerçant aisé du nom de Basile Diogoye Senghor et de Gnilane Bakhoum, originaire de Djilor, Senghor est confié jusqu’à l'âge de sept ans à son oncle maternel Waly Bakhoum qui se charge de son éducation. Une période d’une profonde innocence dont il se souvient gracieusement dans ces poèmes. 

Vivant dans une absence totale de contraintes religieuses, c’est toutefois durant cette période que lui fut transmis les valeurs cardinales qui définissent la communauté sérère et au-delà toute la nation sénégalaise. 

 

Djilor
Djilor

Un prêtre raté

Son passage à la mission catholique de Ngasobile a eu un impact considérable dans la vie de Senghor le poussant même à développer de sérieuses ambitions pour devenir prêtre. 

De confession chrétienne certes mais force est de constater que cette communauté sérère accordait aussi une importance majeure à ses croyances animistes. Par conséquent, pour qu’une religion exotique puisse s'épanouir et être approuvée par ces derniers, il fallait réussir le dialogue entre les deux croyances. 
Senghor n'éprouva aucune difficulté à épouser la foi chrétienne et commença même à songer à faire don de sa vie au clergé. 

Cependant son inscription au collège Libermann réveille chez lui un sentiment de révolte face à cette attitude développée par le directeur du séminaire le Père Lalouse consistant à faire de ces derniers des “Français à peau noire”. Un tel constat le poussera notamment à traiter le directeur de colonialiste.

Une attitude contradictoire à l’exercice de la fonction de prêtre nécessitant obéissance, soumission et dévouement, contrairement à ce qu’affichait Senghor. C’en était fini de ses rêves de diriger un jour la messe.

Loin de l’affaiblir, cet épisode sera sans conséquence sur sa détermination. Il décide simplement de changer d’école et de se consacrer exclusivement à l’obtention de son baccalauréat.

Cette réaction hostile à un mode de vie ou une croyance exotique n’est pas un fait ordinaire car l’expérience révèle en toile de fond le “choc des cultures”.
Senghor, fier sérère et digne fils du terroir, incarne et revendique pleinement ses origines. Même s’il n’exclut pas l’ouverture, il prône tout d’abord l’enracinement.

Cette prise de conscience ou cette obsession pour la valeur de la culture négro africaine le poussera en compagnie d’autres écrivains comme Aimé Césaire à vouloir défendre la cause des nègres aux yeux de l’occident et du monde d’où la création du mouvement de la Négritude.

 


Senghor en 1931 au lycée Louis Le Grand (au premier plan George Pompidou)
Senghor en 1931 au lycée Louis Le Grand (au premier plan George Pompidou)

Un intellectuel hors pair

Après six années passées à Ngasobile chez les Pères Spiritains, Léopold rejoint la ville de Dakar où il fut inscrit au collège Libermann de Dakar, actuel lycée Lamine Guèye. 

Développant de sérieuses aptitudes concernant surtout les langues dont celle française et latine, il est très tôt détecté par ses enseignants. Ils plaident sa cause pour l’obtention d’une bourse d’études dans les universités françaises juste après son bac à 22 ans. 

Son séjour en France, il le décrira comme “seize années d’errance” durant lesquelles il a surtout fait des études littéraires, mais aussi fait la rencontre d’éminents personnages dont Aimé Césaire Paul Guth, Henri Queffélec, Georges Pompidou et Robert Verdiers.

Léopold Sédar Senghor le poète, le panafricaniste ou le Président
Des connaissances qui influeront grandement sur la suite de sa carrière.
Son amour pour la culture africaine le pousse à s’inscrire aux cours de linguistique négro-africaine à l’École pratique des hautes études sous la direction de Lilias Homburger avant de rejoindre l’Institut d’ethnologie de Paris pour suivre les cours de Marcel Cohen, Marcel Mauss et de Paul Rivet.

Après son inscription à l’École normale supérieure de Paris, il entame une carrière d’enseignant. Il commencera tout d’abord au lycée Descartes situé à Tours et, ensuite, siégera au lycée Marcelin-Berthelot de Saint-Maur-des-Fossés à côté de Paris.

Leopold Sedar Senghor (en bas a gauche) a fait partie des detenus du camp
Leopold Sedar Senghor (en bas a gauche) a fait partie des detenus du camp

Un miraculé

1939, c’est le début de la Seconde Guerre mondiale. La France était au cœur de ce conflit qui secouait le monde. La défense de la patrie et de ses intérêts nécessitait beaucoup de bras.

N'ayant aucune formation militaire, c’est pourtant en qualité d’officier que Léopold Sédar Senghor fut recruté dans la 59e division d'infanterie coloniale. Cela lui vaudra, à la suite de son arrestation par les forces allemandes, un emprisonnement dans différents camps de concentration avant de terminer au Front Stalag 230 de Poitiers qui ne recevait que des troupes coloniales.

Il échappera, en compagnie de ses codétenus, à une mort par fusillade grâce à l’intervention d’un de leurs officiers: quelques instants avant que les officiers allemands n’appuient sur leurs gâchettes, les prisonniers ont crié à l'unanimité « Vive la France, vive l’Afrique noire ». Cette formule leur vaudra la vie sauve.

Sa libération sera excusée par des raisons médicales. Et enfin libre, c’est tout naturellement qu’il reprend sa profession d’enseignant tout en militant activement pour la résistance notamment dans le cadre du Front national universitaire.
 

Un autre fait majeur viendra confirmer son statut de "miraculé"Cette fois-ci, nous sommes en 1967, plus précisément le 22 mars, jour de la Tabaski. 

La prière des deux rakkas se tient à la Grande Mosquée de Dakar avec comme invité majeur le président de la République. Bien que de confession chrétienne, le Chef de l’Etat a tenu à assister à la cérémonie religieuse et, pour l’occasion, une tribune était installée en conséquence pour abriter les invités et autres dignitaires du pays.

A la fin de la prière, alors qu’il tentait de regagner son véhicule décapotable, un jeune homme du nom de Moustapha Lô surgit dans la foulée brandissant une arme contre lui. 

Des témoignages rapportent que ce dernier aurait appuyé à deux reprises sur la gâchette mais apparemment l’arme était défectueuse.
Signe de la providence ou machination orchestrée ? Le Président sera automatiquement évacué et le présumé assassin alpagué. 

Issue d’une grande famille religieuse et cousin réputé de Cheikh Tidiane Sy, marabout et opposant de Senghor emprisonné à l’époque, Moustapha Lô sera convoqué devant un jury qui prononcera pour lui la peine capitale.

Plaidant non-coupable tout au long du procès, il tentera d’excuser son acte par des raisons sécuritaires car, selon lui, le Président n’était pas sous bonne garde. 

C’était sans compter sur la fermeté du Président qui rappelait pour l’occasion que « on ne fait pas de la politique avec un cœur de jeune fille ».
Au matin du 15 juin 1967, la sentence sera mise à exécution malgré les innombrables médiations de chefs religieux. Cet épisode hantera la vie du Président: il finira lui-même par l’avouer sur les ondes de RFI.

 

Négritude

Les jalons du mouvement de la Négritude étaient déjà lancés bien avant 1928 par les précurseurs négro-américains et ceux de la négro-renaissance.

Ce qui favorise d’ailleurs la multiplicité d’ouvrages littéraires réalisés par des auteurs européens tels qu’André Gide (Retour du Tchad ), Paul Morand ("Tombouctou" et "Magie noire") , et Albert Londres ("Terres d’ébène").
Ces ouvrages essentiels sonnent comme les catalyseurs de la révolte car reprenant la critique de la colonisation déjà initiée par "Voyage au Congo", d’André Gide, mais surtout par "Batouala" de René Maran réputé comme étant le premier roman noir.

Cet héritage sera repris et incarné par Senghor, Césaire ainsi que Damas, Louis Achille. Dès lors, s’imposait une vaste campagne de sensibilisation de défense et d’illustration de la culture nègre. Une vaste entreprise qui nécessitait beaucoup de courage et d’abnégation en terre étrangère.

Senghor et césaire
Senghor et césaire
Senghor et Césaire étaient principalement les cerveaux du mouvement de la négritude. Si on accorde la paternité du mouvement au second nommé, il est aisé de constater un écart esthétique dans leurs méthodes d’approches. 

Senghor pouvait s’offrir le privilège d’attester une analyse objective de la situation des noirs ce qui était difficile à Césaire dont le discours présentait une certaine lourdeur à la limite même une violence accrue:
“tous les rêves, tous les désirs, toutes les rancunes accumulées comme refoulées pendant un siècle de domination colonialiste, tout cela avait besoin de sortir.
Et quand tout cela sort et que cela gicle charriant indistinctement le conscient et l’inconscient, l’individuel et le collectif, le vécu et le prophétique, cela s’appelle poésie”.

Une telle différence de registre s'expliquait sans doute par le passé des deux hommes et l'univers dans lequel ils ont grandi. 

Cette vaste entreprise de restauration de la valeur de l’homme noir enregistrera la participation d’éminents africanistes Maurice Delafosse, Robert Delavignette, Marcel Griaule, Théodore Monod le Père Aupiais et surtout l’allemand Léo Frobenius. 

Désormais, il n’était plus question de négocier mais plutôt d’exiger une reconnaissance actée de la culture négro africaine et le rejet total de l’assimilation !
Il fallait imposer cette conception, la divulguer et la vulgariser à travers le monde entier et dans les plus grands cercles de réflexion... Quoi de mieux que la littérature pour réussir cette mission ?

 

Le poète

C’est sans nul doute le qualificatif qui définit le mieux Senghor.

Symboliste par essence, sa poésie avait pour ambition majeure d’exceller dans cette entreprise de diffusion d’une civilisation universelle. 
Il a recours au chant de la parole incantatoire dans ses poèmes aux thèmes multiples et divers dont le seul dénominateur commun est l’illustration d’une identité africaine bien réelle, apte à s’ouvrir au monde. 

Mais face à ce soulèvement de la communauté intellectuelle noire qu'il dirige, Senghor est très vite pointé du doigt par la société française.
Par le biais d’un subtil équilibre, il réussit à concilier les deux cultures. Désormais, il fallait s’ouvrir après un enracinement solide. Cette collaboration avec les colons sera ensuite bénéfique pour Senghor surtout eu égard à ses ambitions politiques.

 

Politicien par défaut

Ses luttes pour la reconnaissance et la restauration de la valeur de la culture noire lui ont valu une certaine renommée notamment en France.

Son engagement sur la scène politique sénégalaise ne découle pas d’un souhait personnel; on peut même dire que c’est accidentel.

Ses recherches sur la culture sérère l’ont poussé à venir au Sénégal pour de plus amples découvertes, c’est là qu’il fera la connaissance de Lamine Guèye alors chef de file des socialistes. Ce dernier l’invita à postuler à la députation française où il représentera la circonscription Sénégal-Mauritanie.
Mais ce qui fera son succès est sans nul doute son opposition à Lamine Guèye sur la grève entamée par les cheminots lors de laquelle il se démarqua clairement et publiquement du chef socialiste.

Très vite, il sera au cœur de tous les débats et sa renommée ne cessera de grandir. Désormais conscient de son poids, il décida de se séparer de Lamine Guèye et du SFIO. En collaboration avec son ami Mamadou Dia, il créa le Bloc Démocratique Sénégalais (BDS) qui remportera d’ailleurs les élections législatives de 1951.

 


Le père de la Nation sénégalaise

Sa réélection à l’assemblée nationale, il la consacre pleinement à réussir la fédération des Etats africains. Une vision que ne partagent pas beaucoup de chefs d’Etat qui décident tout bonnement de s’abstenir.

Il parviendra néanmoins à rendre ce rêve réel en mettant sur pied la fédération du Mali regroupant au début le Sénégal, le Soudan français, le Dahomey (l’actuel Bénin) et la Haute-Volta (l’actuel Burkina Faso).

Un mois plus tard, le Bénin et le Burkina quittèrent la Fédération réduite au Sénégal et au Mali.
Cette entente sera Senegalo-malienne sera brisée en 1960 et Léopold Sédar Senghor deviendra le premier Président élu de la nouvelle république du Sénégal accompagné de son Premier ministre et ami Mamadou Dia (A lire: "L'affaire Mamadou Dia, une disgrâce au plus haut sommet de l’Etat").

Durant son magistère, il réussit à mettre sur place un système éducatif performant et autorise le multipartisme limité à trois courants: socialiste, communiste et libéral, des courants toujours présents dans le paysage politique sénégalais.
 


Après une vingtaine d’années au pouvoir, il décide de démissionner en 1980 de la présidence du Sénégal qu’il confiera à Abdou Diouf pour se consacrer pleinement à la littérature.

La date du 2 juin 1983 célèbre son admission à l’Académie française où il occupe le 16ème fauteuil. Le 29 mars 1984 se déroulera la cérémonie d’admission de Senghor (le premier Africain à y être accepté), en la présence du Président Français François Mitterrand.

Le 20 décembre 2001, il rend l’âme à Verson en France. Ses obsèques se tiendront le 29 décembre 2001 à Dakar.

 

La tombe du Président Léopold Sedar Senghor
La tombe du Président Léopold Sedar Senghor



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